Hommage à Lucette / Omenatge a Luceta de Daniel Villanova. Bilingue. Traduction occitane de Jean-Marc Villanova. Ed. Un jour, une nuit. 2016

 

À Lavérune, à côté de Montpellier, Daniel Villanova fêtait 30 ans de fous-rires, trente ans d'innombrables spectacles dans les villes et villages du Languedoc. 500 à 600 personnes sont là, fidèles qui s'escacalassent en revoyant leurs sketches favoris, ou curieux que la renommée de l'acteur ont attiré et qui découvrent son inventivité langagière, son expressivité corporelle traduisant à merveille la truculence réboussière des personnages populaires qu'il met en scène : Lucette, Raymond son mari, Robert et son tracteur, José Navarro l'immigré espagnol de première génération ou le touriste anglais de passage, et Jean-Charles, le double de l'humoriste… 

 

La veine remonte à Catinou et Jacouti, ces émissions de radio, et aussi spectacles, en francitan (français imprégné de langue d'oc) que Charles Mouly avait montés dans l'après-guerre, et qui trouvaient une audience populaire immense dans le Languedoc, de Toulouse à Montpellier. Le militantisme occitaniste des années 1970 faisait plutôt la fine bouche, comme aussi devant les films de Pagnol, au nom de la “dignité” de la langue à reconquérir. Sans trop voir que les classes populaires occitanes adhéraient aux personnages. Elles y reconnaissaient une forme de sociabilité méditerranéenne, un accent qui n'est que la musique de l'occitan persistant dans l'expression française, une gestuelle, un humour fait d'ironie et d'art de se trufar, de se moquer de soi et des autres, une façon de dire et de vivre. Et l'expression d'une différence.

 

Daniel Villanova se place lui dans la lignée d'un Dario Fo, qui savait faire son miel de tous les dialectes dont s'enrichit la langue italienne, chose qui, après Rabelais, n'existe plus que de façon résiduelle dans la langue française académiquement coincée. Daniel retrouve cette liberté et cette richesse, avec un talent prodigieux pour jouer en solo tous ses personnages, qui ne sont pas seulement des souvenirs de figures hautes en couleur d'une enfance Bessanaise, mais qui sont aussi issus de rencontres bien réelles dans quelques réservoirs d'occitanité traditionnelle comme par exemple La Pointe Courte à Sète. Son sens de l'observation, sa faculté caméléonesque de se mouler dans leur apparence physique et leur verbe imagé, puis d'en donner instantanément une caricature vivante dans le style de la Commedia de l'Arte, sont époustouflantes. Il choisit les accents les plus marqués, ceux que les “gens bien” (bien en vue ou qui veulent se faire bien voir) ont à cœur de mépriser résolument, à l'école de l'uniformisation imposée par les médias et selon les usages “aparisenquits” de la Province. Les personnages de Villanova sont des bourrounes, des têtes de mules qui ruent dans les brancards trop bien normalisés des conventions sociales et des encloscages en vigueur.

 

La langue d'oc affleure avec des mots et des expressions que chacun reconnaît par ses rires comme des marqueurs identitaires. Jean-Marc Villanova, frère aîné de l'acteur, lui-même acteur (il a ainsi monté et joué une centaine de fois en solo L'autbòi de nèu de Max Rouquette), a entrepris de traduire en occitan un des spectacles de Daniel : Luceta, premier personnage emblématique de la saga villanovienne, celui d'une commère qui, avec le temps, se fait porteuse de critique sociale. Ce n'était pas évident. Le rire chez Daniel tient beaucoup à cet affleurement d'une langue à travers une autre, et d'une connivence avec le langage quotidien des gens. La mise en occitan doit fonder le rire sur autre chose : la vigueur populaire traditionnelle de la langue d'oc. Jean-Marc s'en tire bien, en faisant un texte nécessairement un peu différent. Alors ce qui était affleurement fai flòri, fait ressortir ce sens de la formule qui fait mouche, ces pointes acérées et bien envoyées, tout ce qui, dans le rire de Daniel, traverse les frontières des langues et parle à tout le monde quelle que soit son origine, en même temps qu'il l'inscrit dans sa profondeur originelle, celui de la langue occitane souterraine et retrouvée.

 

Claude Alranq avait tenté la même expérience, avec son spectacle en solo Lenga de pelha, personnage qui, de ses peilles, de ses lambeaux de langue, faisait une parole bariolée comme le vêtement de lanières colorées du Pétassou, emblématique du Carnaval languedocien et d'autres pays d'Europe.

 

Un exergue de Lucette cite Dario Fo qui voit le rire comme un garant de la raison, surtout quand le rire fou la décape. Après 30 ans de fous-rires de son public, Daniel Villanova le constate : parfois des modèles de ses personnages ont vu le spectacle. Ils ont reconnu leur histoire, mais comme celle d'un autre ; ils ne se reconnaissent pas dans le personnage lui-même, dans la caricature dont ils ont ri comme les autres. À Bourougnan aussi, on a sa dignité…

 

Trente ans de scène en solo libèrent de certaines contraintes. Daniel Vilanova n'hésite plus à critiquer ouvertement les politiciens de tous bords ou le théâtre expérimental officiel. Au contact direct avec les gens du cru, il connaît leurs préoccupations. Un de ses spectacles récents voit s'affronter Bourougnan et les prédateurs du gaz de schiste. Un autre met les bourrounes en alerte face au danger du Traité Transatlantique qui se concocte en secret sur le dos des peuples européens. Un engagement qui lui vaut bien sûr des critiques. Mais qui permet d'ouvrir le débat, et qui contribue lui aussi à sa popularité.